Le passant grandiose

Suis-je ce passant dépassé
Perdu entre le ciel et la terre
Cherchant en vain le moyen de rentrer chez lui
D’être libre ?

Suis-je cet être grandiose
Englobant en son coeur tous les décors possibles
As de la métamorphose, riant sous les masques
Du spectacle de soi ?

Ou bien les deux, et plus encore :
Leur articulation.

 

L’adolescent spirituel

« Non ! Maître ne me laissez pas ! s’écria Adit en se jetant au sol. Laissez-moi rester auprès de vous.

– Mais enfin Adit, ne souhaites tu pas grandir ? répondit l’homme. Veux-tu rester indéfiniment un enfant, que l’on te nourrisse, te conseille, te tienne par la main en permanence ?
Si c’est le cas alors mon travail avec toi n’aura servi à rien. Tu peux rester dans l’ombre ou la lumière d’un autre, peu importe. « 

Le jeune-homme fut saisi par les paroles de son mentor.

Celui-ci reprit plus doucement, s’agenouillant près de lui, plongeant son regard puissant dans les yeux hagard d’Adit.

 » Quel genre de parent souhaiterai à son fils de ne pas évoluer ? Je t’ai conduit à la lisière d’une forêt que tu ne peux que traverser seul. Tu y croiseras toutes tes ombres et y trouveras ta propre lumière. Bien-sûr tu peux continuer à tourner autour en fanfaronnant, dans d’autres traces que les tiennes, pendant une éternité. Mais ça n’est qu’en t’engageant avec courage que tu pourras découvrir qui tu es réellement. Te tenant dignement au centre de ta clarté intérieure, la particularité de ton prisme t’apparaîtra enfin. »

Adit sécha ses larmes et, emplit d’une détermination fraîchement inébranlable, s’avança d’un pas ferme en direction des bois.

forêt

Vision du monde

Ce matin, Martine a perdu ses lunettes et avec elles sa vision du monde.

Son premier réflexe fut d’appeler son amie médium; elle saurait peut-être lui indiquer une piste. Après une interminable séance de :
« Tu chauffes par là, oui, tu brûles, ah non là tu refroidis… », Martine abandonna cette idée.

Elle décida de contacter plutôt son nouveau guide spirituel, qu’elle avait trouvé en promotion sur Amazon et qui, paraît-il, était très bien. Elle lui envoya donc un message lui exposant sa situation délicate. Après avoir débité sa carte bleue du montant convenu (la prudence n’est-elle pas un signe de sagesse ?), le guide lui donna tout un protocole spécialement conçu pour ce genre de situation.

Martine plaça consciencieusement quatre bougies de couleur violette dans la direction des quatre points cardinaux, alluma un bâton d’encens au lotus bleu des plaines du Rajasthan et se mit à réciter la prière que lui avait donné le guide. « A voix haute, c’est important » avait-il précisé. Elle y mit toute sa détermination.

Aucun miracle ne se produisit.

Jusqu’à ce que, découragée, elle ne se laisse tomber dans son fauteuil en soupirant largement. A qui pourrait-elle de l’aide maintenant ? Et pourquoi rien n’avait marché malgré sa bonne volonté ?
Tout en réfléchissant, elle fit une dernière fois le tour de la pièce des yeux sans trop y croire, elle avait déjà cherché partout. Elle était sur le point d’abandonner quand soudain, pendant un dixième de seconde, elle croisa son reflet dans une vitre. Martine se mit alors à rire de bon cœur, ne parvenant plus à s’arrêter.

Perchées sur son crâne, ses lunettes siégeaient, imperturbables.

 

Bougie violette

L’homme-fort

Droit comme un roc, rien ne l’ébranle.
Il avance, fier, le regard fixé sur l’horizon.
Une jeune-femme en détresse et il accourt,
lui offrant une épaule insubmersible aux larmes,
des bras aux muscles rassurants.

Il est fort, tellement fort, trop fort.

Un enfant pleure et crie, réclamant son attention.
Depuis tellement longtemps qu’il est presque découragé.
Il voudrait qu’on l’écoute, il a peur, il a mal ;
il tambourine, ne veut plus rester coincé ici
sous l’armure
de l’homme-fort.

Il voudrait lui montrer à quel point il est bon
d’être ému
d’être soi
d’être réellement aimé.

Ensemble, ils ouvriraient la porte vulnérable,
devenant perméables à la vie,
à l’amour,
à la mort.

Ils regarderaient disparaître les illusions,
brûler l’armure.
Dans la chaleur d’un feu
qui nettoie, qui transforme, qui libère.

Et dans une dernière étreinte, dans un soupir,
ils se fondraient l’un en l’autre ;
unissant leur regard
sur la puissante sensibilité du monde.

 homme-fort

 

Sexualité sacrée

Dans le froid et l’obscurité, elle a survécu, longtemps. Et puis un jour, au cœur de son être, elle a senti le moment d’entamer sa longue réalisation. Courageusement, héroïquement, elle a fait un pas vers elle-même. Un pas de quelques centimètres, mais qui lui permis néanmoins de percer la croûte terrestre.
L’air libre, enfin. Et au lever du jour, la délicieuse caresse du soleil. La douceur, la chaleur, le flot d’énergie tant attendus.

Maintenant qu’elle était lancée, elle ne pouvait plus s’arrêter de croître. Vers la Terre, elle étendait ses racines; vers le ciel, elle se déployait lentement. Petit à petit, elle sentait se former en elle l’éclat de sa couleur, particulière, la finesse de son parfum, unique.
Et quand elle fut prête, dans un rayon de soleil particulièrement engageant, elle ouvrit sa corolle. D’abord timidement, puis surprise elle-même par sa propre beauté, elle s’étira largement dans un élan spontané, s’offrant au monde.

Elle avait hâte de donner son pollen à un insecte butineur. Sa voisine la mit tout de suite en garde : « Tu verras, dit-elle, les bourdons sont goinfres et balourds. Ils prennent à peine le temps de nous regarder et de nous sentir. Les papillons ne sont guère mieux. Prétentieux, égoïstes, ils ne nous considèrent que dans la mesure où nous leur sommes utiles. »
Mais elle ne l’écoutait pas. Elle portait son attention sur les mouvements subtils de l’eau dans sa tige et dans ses feuilles, sur ses racines qui continuaient de se déployer, sur sa senteur qui s’intensifiait. Elle prenait plaisir à son épanouissement.

Lui était bien lancé, en direction de la ruche, mais il ne put que faire demi-tour en la voyant.
Elle rayonnait parmi les autres fleurs. Il n’aurait su dire précisément pourquoi, mais il sentait une force aussi mystérieuse que puissante l’attirer vers elle, comme un aimant.
Avec précaution, il se posa sur l’un de ses pétales. Ce qu’il était lisse et doux ! Son parfum l’enivrait déjà, ouvrant les portes de sa perception à un degré de beauté qu’il n’avait même jamais envisagé. Son idée était fixe et son intention claire; il s’approcha du cœur de la fleur.

Elle sentait la pureté de sa volonté, la fascination qu’il avait pour elle. Cela l’emplissait d’une joie profonde qui fit rougir un à un l’ensemble de ses pétales.
Toujours reliée au ciel et à la Terre, elle s’offrait entièrement à lui, demeurant le canal vivant de ces forces qui l’avait faite telle qu’elle était.

Tendrement, avec détermination, il plongea en elle. L’exquise puissance de leur rencontre les fascina, dans un instant d’éternité.
L’intelligence de la vie le guida jusqu’au centre de la fleur. Là où son nectar était le plus riche, le meilleur; là où si peu ont la chance de se rendre.
Une vague d’émerveillement les submergea quand ils eurent la vision commune du miel qui en serait tiré. Un miel à l’éclat doré éblouissant, à l’avant-goût d’ambroisie.
Qui profiterait aussi à d’autres, au-delà de leur union, diffusant en son sein la saveur diluée mais intacte de l’intensité solaire de leur amour. 

 

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Sainte Sauvage

Je m’y étais bien installée moi, dans le grenier de mon être. C’est là que j’y ai découvert les trésors subtils, les couleurs délicates et les sphères éthérées dans lesquelles je me plais à danser. J’y ai senti pour la première fois le parfum de l’omniprésence de l’amour, qui fait fondre quiconque s’ouvre à lui. J’y ai trouvé des muses, m’emmenant avec elles pour d’exaltants voyages, m’inspirant pour qu’à mon tour je les expire, dans un souffle commun. Et avant tout cela, me guidant dans mes découvertes, j’y ai perçu la voix de mon potentiel, l’attraction inexorable de la conscience en moi.

Cette voix me parvenait parfois clairement mais d’autres fois voilée, déformée voire imitée, comme modifiée par des filtres auxquels je n’avais pas accès. Afin d’améliorer la réception, je ne cessai de tripoter l’antenne sur le toit, persuadée que je devais diriger mon attention vers le ciel pour servir les valeurs portées par la voix de ma conscience. Mais rien n’y faisait. Pour ajouter à mon agacement, voilà que l’on tambourinait maintenant à la trappe d’entrée que j’avais soigneusement fermée pour ne pas être dérangée.

Ces visiteurs inattendus ne semblaient pas d’une compagnie très agréable; ils s’appelaient angoisse, agacement, tristesse. Toute une file. Honnêtement, je ne pouvais les ignorer. Alors dans un élan d’audace, j’ouvrais la trappe, descendait d’un étage et leur faisait face. Yeux dans les yeux, je leur tendais les bras. Un à un, ils perdaient toute consistance, ne demeurant qu’une énergie pure qui venait me nourrir, me grandir.

Je me remis alors à l’écoute de la voix de ma conscience. Elle semblait plus nette mais cette fois c’est son volume qui me faisait défaut. Une ouverture manquait quelque-part, qui la rendrait plus intelligible. Or, une porte demeurait close et je décidais de descendre plus bas. A la cave. J’avais toujours imaginé qu’un monstre terrible vivait à l’intérieur; une sorte d’animal féroce, à la force titanesque, n’écoutant qu’un instinct égoïste et destructeur. Je voulais faire demi-tour, mais il était trop tard : il fallait que j’y aille. Devant la lourde porte scellée depuis si longtemps, plusieurs gardiens. Un molosse nommé terreur, un petit homme, appréhension et enfin un enfant au léger nom d’hésitation. Aucun ne résista à mon étreinte. Encouragée par leur énergie transmutée, j’entrouvrais prudemment la porte. Courageuse mais pas téméraire semble-t-il.

Je jetais un oeil timide. Pas de doute, là, tout au fond, deux yeux me fixaient. Un regard qui semblait venir du fond des âges… Animal, vif, profond. Son magnétisme ne me permettait pas de me détourner de lui. Alors j’y plongeais, jusqu’à ce que nos deux regards n’en forment plus qu’un. A mesure que la porte s’ouvrait, laissant la lumière inonder la cave, l’énergie colossale que je  retrouvais m’inondait en retour. De toute son intensité. De toute sa puissance. De toute sa beauté indomptée.

     Enfin, j’ouvrais la bouche et laissait la voix de ma conscience, tant cherchée, faire vibrer mes cordes vocales. S’incarner. Enfin, je laissais cette énergie de vie brute et pure servir les plus nobles aspirations que j’avais trouvé au grenier.

Je laissais désormais les portes ouvertes et circulais librement dans la maison. Dans les miroirs accrochés ici et là sur les murs, je croisais une mère aimante, une guerrière déterminée, une fillette émerveillée, une amoureuse passionnée…

Joyeuse co-location !

 

 

Feu fléché